Le Piton de la Fournaise ne dort que d’un œil

Décidément, quand ce ne sont pas les tracasseries administratives qui viennent gâcher la fête au Piton de la Fournaise, c’est le ciel qui s’en mêle. Le réveil sans tambour ni trompette du Piton Kaf dans la nuit de samedi à dimanche après un sommeil d’une petite semaine n’a pas été accompagné cette fois d’une fermeture automatique de l’enclos. Mais c’est la météo qui s’est chargée de dresser une barrière autrement plus redoutable que le portail destiné à interdire l’accès depuis le Pas de Bellecombe.
Dimanche, quelques téméraires ont bravé les intempéries pour escalader le cratère principal. Leurs efforts n’ont pas été récompensés. Par moments, la visibilité ne dépassait pas quelques mètres et le Dolomieu, siège de l’éruption pour la quatrième fois en trois semaines, restait envahi par une épaisse couche de nuages.
Venu exprès de la région parisienne
Changement de décor en fin d’après-midi dimanche. Comme c’est souvent le cas sur les sommets de notre île, les dernières heures de la journée sont souvent somptueuses. Quelques lambeaux de brouillard accrochent encore le sommet du Piton de la Fournaise mais ciel bleu et soleil emportent finalement la partie.
Ils sont quelques-uns à se lancer à l’assaut qui de la Soufrière, qui du Bory afin de profiter du spectacle à la tombée de la nuit. Le rempart du Pas de Bellecombe est déjà plongé dans la pénombre et une ombre gigantesque s’étend sur l’enclos et commence à manger les premières pentes du cratère principal.
Un vent violent et glacial nous accompagne tout au long de l’ascension. Le soleil plonge derrière le Grand Bénare, dessinant en ombre chinoise le piton des Neiges.
Dans le Dolomieu, le Piton Kaf la joue sur le mode intimiste. Quelques maigres projections montent dans le ciel. Celui qui en trois semaines est devenu un géant d’une taille imposante semble retenir son souffle.
Éric Chahi lui ne boude pas son plaisir. Passionné par les volcans il est venu tout exprès de la région parisienne pour assister au show du piton de la Fournaise. L’un de ses yeux ne quitte presque pas le viseur de sa caméra afin d’engranger le maximum d’images.
Créateur de jeux vidéo — dans l’un d’entre eux il a introduit un peu de lave, on n’échappe pas à ses vieux démons — Éric Chahi se serait bien vu dans la peau d’un Haroun Tazieff. “Je suis attiré par le minéral, qu’il soit statique comme le désert, ou dynamique comme les volcans”, confie-t-il.
Éric est d’abord persuadé que la volcanologie est affaire de scientifique et qu’il ne lui sera jamais donné d’approcher un cône en vrai grandeur. “Et puis, poursuit-il, ma route a croisé celle d’Aventures et volcans, une agence spécialisée dans les voyages sur les volcans du monde entier”. Éric va ainsi découvrir les pitons du Vanuatu, d’Hawaii et d’Indonésie. “Petit à petit, raconte-t-il, j’ai gagné en assurance et en autonomie au point de me lancer seul dans l’aventure de la découverte. L’Etna a été ma première sortie en solitaire”.
Le piton de la Fournaise ne pouvait échapper longtemps à un tel fondu des humeurs de la Terre. En septembre 2002, premier repérage. Une crise sismique donne l’espoir à Éric d’assister à une éruption. Il saute dans un avion. Fausse alerte. “Je suis venu trop tôt, avoue-t-il déçu. J’en ai profité pour parcourir le massif. En novembre 2002, je n’ai pas pu me libérer”.
Le 30 mai dernier, Éric entend parler d’un regain d’activité. Il suit avec intérêt les différents épisodes. “Quand l’éruption a repris pour la troisième fois dans le Dolomieu, explique-t-il, je me suis dit que cette fois cela allait durer. J’ai pris mon billet”.
Éric débarque à Gillot un dimanche matin à 6 h. “Dans le bus qui me conduisait de l’aéroport en ville, confie-t-il avec ironie, j’ai appris que l’éruption venait de s’achever alors que mon avion se posait à la Réunion”. Il ne se décourage pas et se donne dix jours. Éric établit sa base arrière au gîte du volcan. “J’avais bon espoir, explique-t-il. Il n’y avait pas de déflation. L’activité pouvait reprendre, mais quand ? J’avais une date butoir : celle du 24 juin date de mon billet retour. Je me voyais déjà montant dans l’avion et apprenant que l’éruption avait repris”.
Éric ronge son frein en partant à la découverte des Puys Ramond, du Chisny ou encore de la plaine des Sables.
Dimanche matin, une odeur de soufre
Dimanche dernier, comme à l’accoutumée il se lève très tôt. Dans l’air flotte une odeur de soufre. “Je me suis dit que c’était bizarre, raconte Éric. Pendant une semaine au gîte, je n’avais rien senti de tel. Je suis aussitôt monté au pas de Bellecombe”. Pour Éric, aucun doute, le piton Kaf s’est réveillé pour la quatrième fois. Il brêle son sac et se met en route. Le mauvais temps l’arrête à la chapelle de Rosemont. L’après-midi, nouveau départ. Cette fois, c’est le bon. Éric va enfin assister à une éruption du Piton de la Fournaise.
Au sommet du Dolomieu, Éric avait rendez-vous non seulement avec le piton Kaf mais aussi avec Diego Coppola, scientifique en stage à l’Observatoire volcanologique de Bourg-Murat. Une rencontre sous le signe du hasard qui a mis en présence le passionné de volcans et le futur volcanologue.
Originaire de Turin, Diego y a étudié les sciences de la Terre. En 1999 dans le cadre d’un DEA il prépare une thèse qui le conduit à effectuer un travail sur un tunnel de lave du Kapor et le réseau de galeries de la caverne Bateau. Sa connaissance du français, Diego l’a acquise en Guadeloupe où il a travaillé sur le projet Erasmus. Il sympathise avec deux Réunionnais. “Par la suite, explique-t-il, j’ai obtenu une bourse d’études en Angleterre qui comprenait trois mois à la Réunion”.
Dimanche après-midi, caméra thermique à la main, Diego est venu filmer les coulées échappées du piton Kaf afin de déterminer les propriétés de la lave et l’évolution des champs de lave afin d’en établir la cartographie.
Une bonne partie de la nuit, unis par le même enthousiasme, Diego le scientifique et Éric l’amateur de volcans veillent le piton Kaf. Ils assistent émerveillés au regain d’activité dans la nuit. Il projette dans le ciel un véritable feu d’artifice pendant que s’allument au pied du piton Kaf des feux follets aux couleurs bleutées et alors que sur un front de coulée, la roche s’entrouve pour laisser couler des cascades d’or. Au petit matin, ils découvrent la lave s’échappant d’un tunnel. Et si, sur le rempart du Dolomieu une solide amitié était née ?
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Toujours des coulées
La météo, exécrable une partie de la journée d’hier encore, n’a pas permis d’observations continues sur le site de l’éruption qui se poursuivait hier soir sans avoir l’air de décliner, sachant qu’hormis un épisode de projections qui a duré plusieurs heures dimanche soir, le piton Kaf et ses petites bouches adjacentes se contentaient de crachoter depuis l’après-midi.
En revanche, de nombreuses petites coulées sont visibles dans le fond du cratère Dolomieu voire, comme hier matin, un chenal de trois mètres de large environ, la coulée sortant en tunnel une cinquantaine de mètres au nord-ouest du piton Kaf. Tous les environs sont tapissés de vastes dalles craquelées ou de laves cordées.
L’accès à l’enclos du volcan est autorisé. En raison du froid et de la pluie, il est conseillé de s’équiper sérieusement (notre édition d’hier) … ou d’attendre une amélioration de la météo, en espérant que cette phase éruptive durera un peu plus que les précédentes.
Alain Dupuis adupuis@jir. fr



