Retour...
ARTICLE DU 19/07/03
Au nombre de quelques-unes par siècle, les coulées qui atteignent la mer illustrent à merveille le processus de formation de notre île entamé il y a trois millions d’années lorsqu’un volcan a surgi de l’océan Indien… Cinéaste et scientifique, Alain Gérente exhume des images inédites et des témoignages anciens présentés dans son dernier film. Il montre utilement, tant la mémoire humaine est courte, certains types d’activité rarement observés au piton de la Fournaise.

La célébration des noces de l’eau et du feu

Un nouveau film d’Alain Gérente sur les coulées en mer du piton de la Fournaise


Les années passent, les images remontent peu à peu à la surface. Aux quatre premiers volumes de sa série sur les grandes éruptions du piton de la Fournaise, Alain Gérente en ajoute aujourd’hui un cinquième consacré aux éruptions dont les coulées arrivent en mer, le premier à tenter de cerner un thème auxquels les Réunionnais se montrent à chaque fois sensibles lorsque l’événement se produit : les noces de l’eau et du feu.

Une atmosphère de début du monde
Volontiers lyrique, le cinéaste prend cette fois encore le parti de raconter lui-même ces événements relativement rares : “Cette atmosphère de début du monde, le piton de La Fournaise nous l’offre à des intervalles plus ou moins réguliers. Ces coulées nous donnent un aperçu du spectacle auquel ont dû assister quelques oiseaux marins il y a environ trois millions d’années, quand le volcan a surgi de l’océan, signant ainsi l’acte de naissance de l’île de La Réunion.
Le premier témoignage direct disponible concerne l’éruption de novembre 1858, “très bien décrite par Hugoulin, pharmacien de la marine impériale sous le règne de Napoléon III : "En prenant le rivage de la mer, la lave avait formé un promontoire mouvant ; si l’on échappait au feu par cette voie, l’on était sûr de ne pas échapper aux flots qui brisaient sur la matière
incandescente et formaient une atmosphère de vapeurs bouillantes… "”
Le XXe siècle n’a connu que cinq éruptions de ce type. La première est celle du puy Haug, en 1931, très bien documentée grâce à un rapport de Maurice Jean, alors professeur de sciences naturelles au lycée Leconte-de-Lisle de Saint-Denis. “Après une longue période d’activité dans la plaine des Osmondes, quatre coulées ont atteint la mer de la mi-juillet à la mi- août, rappelle Alain Gérente. Cette éruption est la plus importante du XXe siècle, ayant produit 130 millions de mètres cubes d’océanites, c’est-à-dire de basaltes comportant près de 20% de cristaux d’olivine, ainsi nommés à cause de leur couleur vert olive (lire par ailleurs).
Ensuite il va falloir attendre douze ans jusqu’en 1943 pour qu’une nouvelle coulée atteigne l’océan Indien. Cette éruption n’a laissé que peu de souvenirs. C’était la Seconde Guerre mondiale, il y avait pénurie de carburant et peu d’automobiles disponibles. Après l’éruption de 1943, dix-huit années passèrent sans qu’aucune coulée ne traverse la route ni atteigne la mer….
Arrive avril 1961… Une éruption qui a beaucoup de traits communs avec celle de 1931 débute dans la plaine des Osmondes. Le cratère en formation est baptisé Alfred Picard, en hommage au guide le plus célèbre que le volcan ait connu. En quelques heures, une coulée descend vers la
côte, engloutissant au passage la Vierge au Parasol avant de se jeter en mer…. La légende sur son rôle protecteur, remontant au début du siècle, est mise à mal…
L’éruption se termine par activité phréatomagmatique exceptionnelle et l’émission d’un panache de cendre spectaculaire au-dessus du cratère Dolomieu, dont Alain Gérente montre quelques images fixes inédites. Ensuite, seize années vont passer avant qu’une nouvelle coulée atteigne la mer.

Les Réunionnais avaient oublié…
Le 8 avril 1977, jour du vendredi Saint, commence la première éruption hors enclos depuis 1800. Autant dire que l’éventualité d’un tel événement n’avait même pas été envisagée, tant la mémoire humaine est courte… Stupeur et épouvante. La coulée traverse le village de Piton Sainte-Rose, envahit quelque peu l’église, et se jette dans l’océan le jour de Pâques. Une vingtaine de maisons sont détruites. L’île est agrandie d’une quinzaine d’hectares. Troublantes images que celles de la population en train d’évacuer. Fascinante la vitesse des coulées, un record dans l’histoire de La Fournaise : jusqu’à 80 km à l’heure dans les tronçons les plus pentus de son parcours. Le 16 avril, tout est terminé. Plus tard, on rebaptisa l’église de Piton Sainte-Rose «Notre Dame des Laves»….
Neuf années plus tard, dans la nuit du 19 au 20 mars 1986, peu après minuit, les sismographes de l’observatoire volcanologique indiquent qu’une nouvelle éruption vient de commencer. La fissure éruptive est localisée en pleine forêt au-dessus de Saint-Philippe. Deux coulées en descendent dont l’une traverse la RN2, seule la seconde atteignant la côte dans la soirée. Trois jours plus tard, le 23 mars, d’autres fissures s’ouvrent sur la route nationale. En fin de journée, un magma pâteux en émerge soudain, à 200 mètres seulement de la côte. Cette coulée se déverse en cascades dans l’océan pendant cinq jours et construit une plate-forme littorale d’environ 30 hectares.
L’éruption s’achèvera au cours de la nuit du 28 au 29 mars. 1986 fut l’année de la cinquième et dernière coulée en mer du XXe siècle. Il va falloir ensuite attendre seize ans pour que la lave atteigne de nouveau l’océan. C’était l’an dernier, le 5 janvier 2002. Une éruption débute dans la région du Nez coupé de Sainte-Rose, s’affaiblit. Puis l’activité reprend dans la plaine des Osmondes, à la base du rempart de Bois-Blanc. Le 14 janvier vers midi, la coulée atteint la route nationale, ensevelissant le site de la Vierge au Parasol, entre-temps mise à l’abri.

Mystère bien gardé
Une partie des spectateurs qui avait assisté à la traversée de la route se rend en haut des falaises qui surplombent la mer pour ne pas rater l’instant magique de la rencontre de l’eau et du feu. Mais quarante-huit heures plus tard, l’éruption stoppe brutalement. La lave a agrandi l’île d’une poignée d’hectares cette fois encore.
Et ce n’est pas fini : il est sans doute écrit quelque part que l’année 2002 restera dans les annales. Une nouvelle éruption débute le 16 novembre sur le flanc Est du volcan. Au pied du piton Guanyin, se construit un tunnel où circule le magma, la coulée apparaissant au grand jour à une distance de plus en plus éloignée de la fissure d’origine, après avoir eu le temps de dégazer, tout en conservant sa fluidité.
Le soir du 30 novembre, à 23 h 30, le bras de coulée le plus actif traverse la RN2 puis atteint la mer. Mais l’éruption s’arrête dès la nuit du 2 au 3 décembre alors que le volcan vient d’édifier une nouvelle plate-forme en mer…
Après ce dernier épisode en mer en date, Alain Gérente ignore bien sûr ce que nous réserve l’avenir. D’ailleurs, conclut-il, “ce volcan exceptionnel, magique, garde une grande partie de son mystère même pour les scientifiques qui y consacrent leur vie. Si l’occasion se présente n’hésitez pas à lui rendre visite, qui sait, il se pourrait que votre vie en soit changée …”


Ces coulées d’océanites qui donnent les plages de sable vert
Le film nous transporte dans le Grand-Brûlé, sur la plage qui s’est formée moins de deux mois après l’éruption de janvier 2002 — “juste le temps nécessaire à la mer pour passer les blocs de graton à la moulinette et les transformer en sable” … le cyclone Dina étant passé par là une semaine tout juste après, faut-il encore préciser : “Ce sable, de couleurs verte et noire, indique que la coulée était formée de basaltes comportant de gros cristaux d’olivine. L’olivine est un silicate de fer et de magnésium de couleur vert olive, d’où son nom. C’est l’un des premiers cristaux qui se forme dans les chambres magmatiques. Plus lourd que le basalte, il tombe au fond de ces réservoirs. Aussi lorsqu’une coulée charrie de grandes quantités d’olivine à la surface, on sait qu’elle provient de la partie inférieure de la chambre magmatique. On donne à ces coulées le nom d’océanites.”
Les éruptions produisant des coulées d’océanites sont rares. Ce fut le cas en 1931, 1961, 1972, 1977 et donc janvier 2002.

Propos recueillis par F.M-A.




Un documentaire de 70 minutes
“Éruptions en mer” constitue le volume 5 des “Grandes éruptions du piton de la Fournaise”. Par ses images très belles et parfois inédites, il prend une dimension documentaire et pédagogique. DVD (4 langues) : 29,90 euros. Cassette VHS : 25,90 euros. Site internet : www. alaingerente. com. Les photos de Paul Edouard de Lajartre sont disponibles sur son site : www. delajartre. com

Le XXIe siècle a commencé très fort…
Après une longue période de calme, de septembre 1992 à mars 1998, le piton de La Fournaise est entré dans une phase particulièrement active. En effet, depuis le mois de septembre 1998, qui marque la fin de l’éruption la plus longue du XXe siècle, jusqu’à ce mois de juillet 2003, dix éruptions se sont déroulées en moins de cinq ans, soit environ une, en moyenne, tous les six mois. En 2002, au cours de la même année, deux éruptions ont atteint la mer, alors que le XXe siècle n’a connu que cinq éruptions du même type. Une dizaine sont répertoriées pour XIXe siècle.