22 août 1888 - 10 juillet 1893
Edouard Manès partage avec Hubert Delisle le privilège d'être créole. Ce sera leur seul point commun, car contrairement à son illustre prédécesseur, c'est dans son pays natal qu'Edouard Manès fera toute sa carrière. Ce serviteur de l'Etat aura été Directeur de l'Intérieur, puis gouverneur intérimaire avant d'être nommé Gouverneur de son île natale. L'administration de Hubert Delisle a été fastueuse, pas celle d'Edouard Manès. La Réunion connaîtra, sous son mandat, une période difficile : épidémie de 1891, trois cyclones en 1892, une succession de crises financières qui menacent "la fortune publique" et surtout un grave conflit entre les autorités civiles et militaires.
Déjà St Denis connut en 1889, un 14 juillet sanglant pour commémorer le Centenaire de la Révolution. Des soldats ivres auraient pris à partie des civils. Le journal "Le Créole" parle de "scènes d'orgies et de sang". Certains murmurent qu'un différend oppose les autorités civiles et militaires et que le Gouverneur Manès n'a pas assisté à la revue, car la troupe refuse de lui rendre les honneurs.
Le règlement de comptes se fera en public l'année suivante. Cette fois, le Gouverneur, entouré de toutes les autorités civiles, est présent et attend l'estrade élevée devant l'hôtel de Ville, au carrefour de la rue de Paris et de la rue de la Compagnie. Le défilé militaire doit descendre la rue de Paris depuis la Place du jardin jusqu'à la Cathédrale. Les artilleurs défilent, puis les pompiers. La foule, informée, retient son souffle. Puis, personne. Les troupes - on entend au loin la musique militaire - ont regagné leurs casernes en modifiant l'itinéraire pour ne pas passer devant le Gouverneur.
L'affront est public.
Le Commandant militaire, M. de Cauvigny, fait remettre par un sous officier de rang subalterne, un billet lapidaire et laconique à Manès :
En vertu de l'article 351, du décret du 23 octobre 1883, les troupes placé sous mon commandement ne défileront pas.
M. de Cauvigny refuse en fait de rendre au Gouverneur de la Réunion, des honneurs qu'il estime réservés à un chef d'Etat. Ce dernier réplique par un arrêté qui souligne que le Gouverneur "est le représentant du chef de l'Etat et a sous ses ordres tous les services de la Colonie, y compris le service militaire". Il suspend l'officier de ses fonctions et envoie une dépêche le 25 juillet au Sous Secrétaire d'Etat aux Colonies.
Le ministre donnera raison au Commandant de Cauvigny et désavouera le Gouverneur.
Edouard Manès aurait commis un abus de pouvoir. Il n'avait pourtant rien éxigé de plus que tous ses prédécesseurs... La situation difficile de la colonie et son conflit avec le commandant militaire méritait-il de chasser le deuxième et dernier Gouverneur créole de la mémoire de ses compatriotes ?