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L'esclave maître de la vanille

Edmond Albius (1829-1880)

"Orphelins de vocation et pères d'orphelins, les esclaves ne naissent ni ne meurent." écrit Hubert Gerbeau dans Les Esclaves noirs.Edmond Albius, esclave né en 1829 à Sainte-Suzanne, découvreur à l'âge de 12 ans de la fécondation artificielle de la vanille, semble échapper à cette définition.


Quelques centaines de mètres en contrebas de Bellevue, à Sainte-Suzanne, une stèle érigée en 1980 rappelle qu'en ce lieu serait né en 1829 Albius, de son nom d'esclave Edmond. L'enfantement fut fatal à sa mère et Edmond revint à une propriétaire de Sainte-Suzanne qui le confia à son frère, Ferréol Bellier Beaumont. Dans une lettre datée de 1861, cet "homme fort versé dans l'étude de la botanique" décrit avec angélisme l'enfance du petit Edmond : "A cette époque, ce petit Noir créole, esclave de ma sœur, était mon gâté, et constamment avec moi." Edmond aurait ainsi grandi sous la protection de ce maître paternaliste qui le laissera pourtant sans instruction.

"IL ME DIT QUE C'ÉTAIT LUI QUI AVAIT FÉCONDÉ LA FLEUR"

Beaumont Bellier est passionné de botanique et particulièrement d'orchidées. Parmi les variétés qu'il cultive à Sainte-Suzanne, il apporte un soin spécial au vanillier, originaire d'Amérique du Sud. La plante présente la singularité de posséder des organes mâle et femelle séparés par une membrane.
Elle est fécondée naturellement par des abeilles ou des oiseaux. La fleur produit des gousses aromatiques très prisèes par la bonne société européenne depuis le 17e siècle. Mais rares note Beaumont Bellier : "Dans les localités où cet arbrisseau est le mieux cultivé, à peine si une centaine de plants produisent annuellement dix à douze fruits ou gousses." Le vanillier avait été introduit à La Réunion en 1819 par le jardinier-botaniste Perrotet, membre d'une expédition à Cayenne, dirigée par le capitaine de vaisseau Philibert, un enfant de l'île Bourbon. Conscients du potentiel économique de la vanille, les scientifiques européens cherchent un moyen de féconder artificiellement la plante. En 1836, le botaniste belge Morren met au point une technique assez complexe, nécessitant l'usage de ciseaux, difficilement applicable à une culture à grande échelle. Deux ans plus tard, Neumann, chef des Serres du Jardin du Roi à Paris, réédite l'expérience. La nouvelle de la découverte ne dépassera guère les cercles érudits. A Sainte-Suzanne, Beaumont Bellier poursuit lui aussi ses recherches sur la vanille et les autres plantes ornant son jardin. Dans une lettre au juge de paix de Sainte-Suzanne en 1861, il raconte comment il était secondé par Edmond : "Je me faisais aider par lui pour la fécondation des fleurs d'une plante de la famille des citrouilles, appelée jolifiat. Dans cette plante, les fleurs mâles et les fleurs femelles sont séparées et sur des rameaux différents. J'enseignais au petit Noir, Edmond, à cueillir les premières et à les poser avec soin sur les fleurs femelles qui, sous elles, portent l'embryon du fruit, comme dans les citrouilles."
Nous sommes en 1841, probablement vers la fin de l'année, période de floraison du vanillier. Edmond a 12 ans : "Je ne me souvenais plus de cet enseignement lorsque, la même année au plus tard, me promenant avec mon fidèle compagnon, j'aperçus sur le seul vanillier que j'eusse alors une gousse bien nouée. Je m'en étonnai, et la lui fis remarquer. Il me dit que c'était lui qui avait fécondé la fleur. Je refusai de le croire, et passai. Mais deux ou trois jours après, je vis une seconde gousse près de la première. Lui de me répéter son assertion. Il exécuta devant moi cette opération que tout le monde pratique aujourd'hui.
L'intelligent enfant avait su discerner, dans la même fleur, les organes mâles et femelles et les mettre convenablement en relation." Procédé simple et rapide consistant à appliquer l'anthère avec le pollen (l'organe mâle) sur le pistil (l'organe femelle). A la description, toujours angélique, faite par Beaumont Bellier de la découverte, s'opposent la rumeur populaire et les contes nés plus tard autour de la personnalité d'Edmond. L'enfant aurait été turbulent, chapardeur et très maladroit. Raison pour laquelle son maître le réprimandait souvent. C'est après avoir été pris violemment à partie par Beaumont Bellier qu'Edmond aurait écrasé, par vengeance, la fleur du vanillier, provoquant involontairement la fécondation.

LES GRANDS PLANTEURS SONT INTÉRESSÉS

Quoi qu'il en soit, Beaumont Bellier comprend la portée de l'événement et rédige un article, Horticulturi, dans le Moniteur de la Colonie. L'article n'est pas brillant, Beaumont Bellier reconnaît lui même que personne n'y a rien compris. Mais il provoque la curiosité des grands planteurs.
"Le bruit ne tarde pas à se répandre, écrit Beaumont Bellier en 1862, et, peu de temps après, je reçus de plusieurs honorables habitants (M.M. Sarazin de Floris pour Saint André, Patu de Rosemond pour Saint-Benoît, Antonin de Sigoyer pour l'établissement Joseph Desbassyns de Sainte-Suzanne), des prières écrites de leur envoyer mon petit Noir, afin qu'il leur enseignât l'intéressante et précieuse fécondation dont il s'agissait."Les témoignages relatent les égards auxquels Edmond eut droit de la part de ces riches planteurs, mettant chevaux et calèches à sa disposition pour l'amener dans leurs propriétés.
Mais leur considération ne dépassa pas celle qu'ils auraient pu témoigner à un singe savant, la suite de l'existence d'Edmond le prouve.
Le 20 décembre 1848, l'esclavage est aboli à La Réunion. Edmond, homme libre, s'appellera désormais Albius.
Son ancien maître Beaumont Bellier et ses amis tentent, et tenteront jusqu'à sa mort, d'obtenir de la colonie une "rémunération publique" pour Albius. "En 1848, une requête en sa faveur fut présentée par le juge de paix de Sainte-Suzanne, à Monsieur Sarda, indique Beaumont Bellier dans ses correspondances.
Ce chef du gouvernement colonial l'accueillit, la prit en considération, et l'adressa au Directeur de l'Intérieur dans les cartons duquel elle doit être encore." Pour l'ancien maître, cette démarche "fait foi, du moins qu'aux yeux d'une partie de la société, Edmond avait mérité une récompense de la part du gouvernement".
Nulle gratitude non plus de la part des planteurs que la vanille commence à enrichir : dès 1848, l'île exporte sa première cargaison de vanille, 50 modestes kilos, plus de 100 tonnes à la fin du 19e siècle.
Après l'émancipation, Albius quitte son maître, malgré tout le respect que celui-ci prétend lui avoir manifesté. Il se rend à Saint-Denis où il est employé comme aide cuisinier chez un officier de la garnison. La vie est difficile pour les 60 000 anciens esclaves de la colonie. En 1852, il est impliqué dans une sombre histoire de vol de bijoux. Le verdict du tribunal est implacable : cinq ans de travaux forcés. Les chaînes qu'il n'a pas connues esclave, Albius les subit en homme libre.

LA DÉCOUVERTE D'ALBIUS TOUJOURS CONTROVERSÉE

Beaumont Bellier et Mézières-Lépervanche, juge de paix à Sainte-Suzanne, tentent d'intercéder en sa faveur. Ce dernier écrit au Gouverneur le 8 décembre 1853 : "Je prends la liberté de vous adresser une requête en faveur d'un pauvre Noir condamné aux galères pour cinq ans, mais ce malheureux a des titres à cette recommandation et à la reconnaissance du pays. C'est donc à lui seul que la colonie est redevable de cette nouvelle branche d'horticulture destinée à prendre une grande extension, et déjà fort étendue dans la partie du Vent."
La démarche n'aboutira qu'en 1855. Albius est libéré pour bonne conduite. L'ancien esclave retrouve les hauts de Sainte-Suzanne où il cultive quelques arpents de terre. Il travaille pour des propriétaires, rémunéré à la tâche ou à la journée. Une vie dure pour Albius, de constitution moyenne et peu habitué au labeur des champs. Des dernières décennies de sa vie, on sait peu de choses. Certains écrits prétendent qu'il aurait pris épouse. Au début des années 1860, de nouvelles controverses éclatent, la société blanche ayant bien du mal à accepter qu'un Noir soit à l'origine de la fortune qu'elle accumule. Beaumont Bellier, Mézières Lépervenche et le naturaliste Volsy-Focard défendent âprement Albius. Notamment contre le jardinier-botaniste réputé Jean-Michel-Claude Richard, prétendant avoir personnellement enseigné la technique de la floraison artificielle à Albius, alors qu'il n'avait que 8 ou 9 ans. Le débat se poursuivra bien après la mort de la plupart des acteurs et témoins de cet événement. En 1913, le journal La patrie créole ira jusqu'à publier un article prétendant qu'Edmond Albius était blanc. Dans les Archives Bourbon publiées en 1981 (3e série, n°10) , l'historien Michel Chabin écrivait "jusqu'à maintenant, le doute persistait chez certains". Edmond Albius décéde le 9 août 1880 à l'hospice de Sainte-Suzanne, dans le dénuement le plus total. Jamais la colonie ne lui témoigna sa reconnaissance. Il est aussi permis de s'interroger sur la sincérité de Beaumont Bellier, revendiquant constamment la reconnaissance de ses pairs pour son "protégé", mais le laissant vivre et mourir dans un état d'extrême indigence. Le geste d'Albius, volontaire ou involontaire, continue à se perpétuer dans toutes les plantations de vanille à travers le monde. La Réunion ne produit aujourd'hui plus qu'une vingtaine de tonnes de gousses par an. Mais la découverte d'Edmond Albius a incontestablement contribué à la fortune et à la réputation de l'île. En témoigne toujours la liane de vanille ornant son blason.


Fabien Grasser  




* Sources
Bibliothèque départementale de la Réunion à Saint-Denis
Maison de la Vanille à Saint-André
"La Réunion, île de vanille" (Océan Editions - 1990)
"Archives de Bourbon, recueil et bulletin d'information" (Direction départementale des services d'archives de la réunion - mai 1981).
"Album de l'île de la Réunion" par Antoine Roussin (Volume III - 1863).
"Le Mémorial de la Réunion Tome II 1768 - 1848" (Australe Editions - 1979).
"Contes de l'île de La Réunion" (Isabelle Hoareau - Azalées Editions).