Quand la mémoire se promène sur le chemin du passé , il existe des histoires qui balisent le futur .
Celle de Christophe Michel et Norbert m'accompagne toujours avec les sourires de Marguerite Gilbert et Victor , ma famille africaine .
PS :Tamacoumba est le nom d'une sorte de grosse fève verte, farineuse et légèrement sucrée , qu'il faut croquer en pleine saison chaude pour se protéger de la méningite .
La chaleur est alors si intense , qu'elle peut fissurer les fosses nasales , et donner aux bactéries une porte d'entrée royale vers les méninges et le cerveau , amusant non .
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28 JUIN
Aucun probleme sur la route de Niamey , hormis une crevaison et un bricolage du robinet d'essence , juste pour garder la forme. La route est enfin ouverte , et pendant la nuit à la mission de Niamey le rêve commence déjà à se dessiner dans une tête refroidie par le ventilateur qui tourne à plein régime.
29 JUIN
Niamey est beaucoup plus belle que Ouagadougou , plus moderne (nous parlons ici de modernité africaine!),nos dernières courses se font sous un soleil de plomb . Les dernières cultures ont maintenant disparues pour faire place aux troupeaux errants , conduits par des pasteurs au visage fin et cheveux lisses. Le sable est là ,les épineux ont remplacé les gros nhérés et caïlcédras. La route s'enfonce comme un couteau dans un horizon de lumière métallique. Les habitations sont rondes, fermées par une coupole de paille tressée. Sur les bas cotés des carcasses de voitures signent le vingtième siècle. Tous les trois nous formons une équipe formidable , scellée par la préparation du voyage qui fut déjà une épopée , mais c'est avant tout la renaissance que fut pour chacun les deux ans passés en brousse qui nous unis comme des frères. Rien ne sera jamais plus comme lorsque nous sommes arrivés il y a deux ans à l'aéroport de Ouagadougou. Michel est sur du chemin qui le conduira vers dieu, Christophe est sûr d'être amoureux d'Edith, je suis certain que le bonheur peut exister ailleurs que dans les livres. En filant sur Agadez nous traversons le pays des Aoussas puis des Bororos. Pour ces derniers le bonheur est de marcher devant son troupeau. Dogondouchi, petite ville sur la route qui longe la frontière du Nigéria est notre halte restauration. Il y a comme partout en Afrique des mamans ,qui en vendant du riz cuit sur trois pierres dans un chaudron noir, gagnent l'argent pour acheter les condiments de la sauce pour la famille. Il ne faut jamais oublier que le repas africain se compose d'un plat unique à base de céréale (sorgho, mais, manioc, igname, banane etc.) dont le rôle au regard de la quantité à avaler est de caler la faim, la sauce étant elle un mélange épicé de produits locaux (piment, arachide, graines de nhéré fermentées, feuilles de baobab ,gombos etc.) et de cubes Maggi ou d'oxalo-acétate pur qui donne le goût de la viande, en manger véritablement est réservé aux jours de fête. Ce très sommaire guide de cuisine ne peut traduire le plaisir de manger avec un palais entraîné à des saveurs qui n'avait pas cours dans le Montreuil-Bellay de mon enfance. La chaleur s'était endormie et la lumière couchée lorsque notre première panne nous immobilisa. Ce n'était qu'un câble d'accélérateur coincé par la poussière, et la dextérité de Christophe déchaîna en nous des éclats de rires . Il est minuit lorsque nous arrivons à Birnin'konni où nous plaisantons devant haricots et petits pois, des enfants qui sont heureux d'être les acteurs d'un film où le scénario s'écrit au jour le jour. La nuit est étoilée, la brise délicieusement fraîche, je suis heureux.
30 JUIN
Le Nigéria est un des pays d'Afrique le plus corrompu. Sa frontière étant à moins d'un kilomètre, c'est tout naturellement que vers 3 heure du matin un colosse de deux mètres nous réveille, un bidon de cinquante litres d'essence sur l'épaule. Les pompistes nigérians, fonctionnaires de l'état détournent le carburant pour venir le vendre au Niger où le prix est trois fois plus élevé. Tout le monde y trouve son compte ,y compris les douaniers dont la commission arrondie grassement le salaire. Ce trafic nous permet de remplir les deux réservoirs montés sur la voiture. Voiture est un mot qui ne traduit pas l'affection grandissante que nous portons à notre prototype d'acadiane-pick up. Il y a quatre mois je dormais sur le châssis à Nouna , notre lieu de départ au Burkina, à une centaine de kilomètres du Mali. Des centaines d'heures de travail plus tard, dix sept mètres de soudures, des astuces qui doivent nous faciliter la traversée, pas mal de litres de sueur, les compétences techniques de Michel et Christophe, en ont fait une véritable amie que nous devrons cajoler tous les soirs avant toute autre chose. La moto elle, a déjà fait deux traversées avec son ancien propriétaire, et si nous l'aimons tout autant, elle est un peu moins notre amie exclusive. Comme nous la 2cv est en quelque sorte née en Afrique comme nous elle commence le voyage initiatique qui , pour ma part, doit me guider vers un futur où je pourrai être heureux comme tout le monde . Le sable envahi peu à peu tout le paysage en roulant vers Tahoua. Les pieds de mil sont de plus en plus rares et rachitiques. Les habitations en fibres témoignent du drames des populations pastorales obligées de se convertir aux cultures vivrières. Les vaches sont rares et faméliques, la sédentarisation forcée a tué la liberté des bergers. Nous déjeunons à Abalade dans un minuscule gourbi en banko . La spécialité locale à base de feuilles, de sel et de piments nous calent pour une sieste. Il fait quarante neuf degrés à l'ombre et la bâche que nous avons rivetée sur le coté droit de la voiture est bien une invention géniale. Sur la route d'Agadez les hommes portent maintenant tous des turbans colorés. Le sable est une mer, l'horizon infini, le vent brûlant. Agadez porte du désert , les huttes en peau des nomades abritent des familles au visage caché, c'est un autre monde dans le lequel nous pénétrons . Les inévitables formalités administratives se déroulent tranquillement, juste interrompues par la prière du soir à laquelle le muezzin appelle. Dans la cour de la gendarmerie une moto abandonnée du dernier Paris-Dakar avec un monstrueux réservoir de plus de cinquante litres qui devait arriver pas loin du menton du pilote, putain la galère. Popote dans un camping, j'ai des rêves plein la tète, je suis dans le film que nous écrivons au jour le jour, Nouna est déjà à plus de mille cinq cents kilomètres.
01 JUILLET
Nous nous offrons une journée de repos à l'hôtel de l'Aïr. Situé au centre de la ville , au pied de la mosquée, son confort moins spartiate et son climatiseur qui tourne à plein régime vont nous permettre de bien dormir avant de plonger dans les mers de sable. Les murs de boue séchée ( banko ) sont si épais que les habitations arrivent à être des refuges de fraîcheur. Les emplettes souvenirs dans un marché coloré et odorant nous rappellent que le rallye Paris-Dakar passe tous les ans ici. Les pièces détachées ,surtout de motos, les pneus s'y trouvent à profusion. J'ai l'impression que pour beaucoup l'aventure s'est arrêtée au pied du plus ancien bâtiment du monde en boue, la mosquée. Après quelques négociations ,dans lesquelles notre expérience de deux ans des marchandages à l'africaine nous aida, il fut assez facile de trouver un endroit pour effectuer une révision complète de la voiture . En serrant les écrous des attaches d'amortisseurs je ne fais que penser à ce qui pourrait arriver si le moindre bricolage anodin n'est pas bien effectué. La confiance que j'ai en Michel et Christophe finit par chasser mes angoisses. Sur le chemin du retour à l'hôtel , un bonjour banal à un homme au turban blanc se terminera dans sa cour devant un verre de thé aussi brûlant que sirupeux. L'introduction de l'argent a fait beaucoup de mal à la ville , au moins autant que l'avancée du Sahel. Y aura t ' il toujours dans le regard des hommes cet air brûlant de liberté qui force respect et admiration ?
02 JUILLET
Le thermomètre affiche 48° dans la voiture alors que nous roulons vers Arlit. Le paysage est lunaire et l'anachronisme d'une route parfaite dans ce monde figé par la chaleur nous fait sourire. Dans la voiture nous parlons peu , l'oreille aux aguets du bruit du moteur, une musique qui nous devient amicale avec les kilomètres qui défilent. Le passager , lui , se repose en écoutant le Walkman, moyen efficace de faire tomber la pression et de casser ses craintes en voyageant avec l'esprit. En cherchant un hôtel calme , nous sommes tombés sur ce que le monde moderne peut produire de pire , la déchéance humaine. Le premier dans lequel nous sommes rentrés n'était qu'un repaire d'aventuriers imbibés de bières, l'oeil vitreux posé sur les toutes jeunes prostituées que l'alcool fait rire . J'ai honte et le dégout qui monte en moi est bien plus insupportable que l'air fétide brassé par les grandes pales des ventilateurs de plafond. Nous trouvons un autre hôtel un peu à l'écart du centre où nous pouvons siester en paix après un peu de mécanique. Arlit est la cité de l'uranium, grosse verrue en plein désert construite de toute pièce par la SOMAIR ( société des mines l'air). Divisée en trois grandes parties, le quartier du campement touareg est à l'extérieur un bidonville de peau et de carton . La ville des africains est tracée à l'américaine , rues à angles droits, le ghetto blanc est ailleurs difficilement accessible, sauf pour les avions qui amènent tous les trois ou quatre jours nourriture et légumes frais de Paris. Je ne sais plus quoi penser, je ne pense plus, avec la nuit qui est tombée nous profitons tous les trois de notre dernière soirée avant de plonger dans l'inconnu , demain nous allons enfin pouvoir nous mesurer avec le désert, le sommeil ne pourra être qu'agité.
03 JUILLET
Premiers cents mètres sur la piste de sable et déjà je tombe, incapable de relever la moto chargée de sa caisse à outils et de quarante litres d'essence mis dans deux bidons posés sur les cale-pieds arrières. Le dernier regard avant de perdre les murs d'Arlit est comme un plongeon vers une piscine dont la surface ne se dévoile qu'avec la chute, c'est parti. Michel va nous faire le premier ensablage après une centaine de kilomètres. Une heure d'effort pour franchir une zone longue d'à peine trente mètres . Je me dis que moi , j'aurai certainement fait mieux en arrivant plus vite. Le fech-fech est un sable avec la consistance de la farine qui absorbe toute la puissance de la voiture , même avec les dégonflés à 0,8 gramme de pression. Prenant le volant après lui je suis tout de suite ramené à plus d'humilité et de modestie, cinq ensablages en cent mètres qu'une meilleure attention aurait évitée; j'ai honte de moi d'avoir été si con, jamais plus je n'oublierai que si nous ne passons pas à trois nous ne passerons jamais. Le désert est comme une gigantesque autoroute à quatre cent voies où les traces des véhicules s'entrecroisent comme les coups de pinceau d'un artiste fou. Seuls repères des balises, piquets de métal plantés dans des fûts emplis de béton, posée tous les kilomètres pourvu qu'une tempête de sable ne l'ai pas couchée. Mer de sable ou champ de cailloux, dunes ou rochers, le soleil scelle tout en maître incontesté des lieux . Il faut s'arrêter à l'ombre de la bâche protectrice entre midi et 16 heures pour se protéger du soleil au zénith. La soupe instantanée à beaucoup de mal à passer, Christophe est reparti seul chercher la pelle perdue dans une secousse, la demi-heure avant son retour nous fit comprendre la folie de l'avoir laissé partir seul. Assamaka frontière du Niger et ses petites tracasseries administratives, une dizaine de kilomètres d'un nomen's land brûlant et nous arrivons à In-Guezzam, le poste algérien, avec le soleil couchant. La frontière fermée la nuit , nous dormirons ici. Il y a là une dizaine de camions, des commerçants, remontant pour la plupart des produits occidentaux achetés en Afrique noire. Les feux allumés pour le thé et le pain de sable illumine une nuit étoilée où la fraîcheur relative redonne une quiétude aux heures. La cigarette que m'a offerte un douanier est certes un peu rugueuse de goût mais elle apaise mon esprit d'une minute de sérénité.
04 JUILLET
Les formalités un peu longues nous font profiter du paysage , trois baraques perdues dans le sable, des camions le capot recouvert de graisse épaisse, qui , mélangée à la poussière limite la réverbération donc la chaleur du moteur, une pancarte frontière. Le lieu doit être hautement stratégique, on nous confisque les pellicules pour s'être fait photographiés devant la douane. Pour plus de piment au scénario, Christophe a oublié de déclarer des francs C.F.A, et le soupçon de trafic de devises l'obligera à montrer son trou du cul pour attester de sa bonne foi. Si l'ambiance est procédurière, elle reste bonne enfant , et munis de nos premiers dinars nous rejoignons la " ville " distante de quinze kilomètres, ou nous arrivons vers midi après deux désensablages et une chute de moto. Il serait suicidaire de continuer tout de suite. La voiture , avec son moteur de rechange , ses pièces détachées, cent litres d'eau, cent quarante litres d'essence, est très chargée. La moto, une caisse à outils sur le porte-bagages et deux bidons de carburant sur les cale-pieds, a perdu beaucoup de sa maniabilité, même si les pneus désert tracent de véritables sillons de charrue. Laouni et ses dunes nous attendent juste après et une peur insidieuse commence à nous ronger. Les premiers petits pois que nous mangeons depuis un an dans la gargote locale ne nous rassure pas vraiment et nous voudrions trouver un camion qui nous prennent avec les véhicules. Dehors la réverbération donne une lumière vitrifiée. Les vêtements sont raides de sueur, finement zébrés de traces de sel. Inch Allah, il faut attendre, mais la crainte de l'inconnu donne un drôle de goût à la salive. L'eau puisée à la sortie du village n'arrivera pas à étancher ma soif et le premier paquet de hoggard acheté est fumé en deux heures . Impossible de trouver un camion, il va falloir passer, nous dormons à la sortie de la ville , le sommeil est très agité, j'ai peur.
05 JUILLET
Le riz sauce tomate du soir a réussi à se frayer un chemin dans un intestin enfin dénoué, et l'eau du puits de la veille devait abriter des petites bêtes au regard de nos diarrhées matinales. La nuit au milieu des pierres nues qui parsèment le sable a finie par dissoudre notre angoisse. Les deux ans d'Afrique ont fait de la nuit une amie, une confidente. Elle m'a toujours aidée sous son grand manteau noir constellé d'étoiles, à retrouver sérénité et force pour aborder le lendemain. Dans les moments de solitude extrême je m'y suis caché pour pleurer et raconter mes peines. Souvent j'y ai retrouvé la douceur d'un après-midi familial . Le noir permet toutes les rêveries, il cache les blessures et donne libre cour à l'imagination qui peut vagabonder sur des formes qu'elle seule dessine . La nuit je pouvais être fragile, et m'avouer sans peur mes incertitudes sur le bonheur. Quand j'étais petit, je courais avec mon petit tablier décoré de cerises, me réfugier dans les bras protecteurs de maman, plus vieux c'est dans la nuit que je retrouvais une partie de cette sécurité. Avec le matin et son lever de soleil beau comme un sourire, la confiance était revenu ,et avec la confiance la lucidité que la fatigue et l'angoisse avait laminé . Nous décidâmes d'attendre une voiture pour traverser avec elle, histoire de ne pas jouer la fin du scénario que nous écrivons à la roulette russe. Un prof venant du Togo avec sa femme et sa fille croisa alors notre destin. La veille , leur Land-Rover s'était perdue, l'expérience avait été suffisante pour qu'ils préfèrent eux aussi ne pas être seuls. Si nous les avons un peu rassurés , ils nous ont beaucoup facilité les choses. Arrimer la corde fixée sur notre pare-chocs et l'attacher sur l'attache remorque de la Land s'avéra plus reposant que de pelleter une demie tonne de sable à chaque fois. Avec sa gentillesse et son accent du midi il profitait de nos arrêts forcés pour nous montrer les adaptations faites sur sa voiture, se montrant curieux de la notre qui n'est plus qu'une grosse adaptation. Rouler dans le sable nécessite un dégonflage des pneus, jusqu'à 0,8 gramme de pression surtout pour un véhicule qui ne regorge pas de puissance. Le moindre caillou se transforme alors en risque de crevaison, surtout si les roues sont équipées de pneus portugais moins chers à l'achat. Sur la piste , ces petites erreurs d'appréciation du départ se payent comptant en souffrance et en sueur. Quinze ensablements et dix crevaisons dans l'océan de sable des dunes de Laouni nous ont épuisé . A chaque fois il faut démonter le pneu, mettre une chambre à air neuve et réparer l'ancienne. Le sable est brûlant, la sueur n'a pas le temps de mouiller le tee-shirt qui n'est plus qui sédiment blanchi par le sel de la transpiration. La piste est jalonnée de carcasses de voitures dont beaucoup de 2 CV, ce qui ne remonte pas vraiment le moral quand le physique décline. Vingt-cinq kilomètres en trois heures, nous avons soufferts mais tout le monde est joyeux .La soupe en sachet du midi a estompé la tension, les plaisanteries ont chassé la fatigue . Notre ami le Toulonnais nous a sauvé la mise, et pour la petite histoire, une fois nous l'avons désensablé à la pelle , la légèreté de notre voiture nous ayant nous permis de surfer dans la descente d'une dune abrupte. Nous changeons souvent le pilote de la moto , c'est physiquement et moralement plus dur, m'étant laissé grisé il a fallu un miracle à un moment pour que je reste agrippé au guidon à la suite d'un saut bien involontaire. A un autre moment j'ai perdu le groupe des yeux une minute après une chute à coté de la carcasse d'un bus à impériales. La peur fut si grande et profonde que dès l'arrivée des voitures j'ai grimpé dans le véhicule pour véritablement m'y réfugier. Un pendu doit avoir la même sensation quand on lui pose la cagoule avant de sentir ses pieds partir dans le vide. Vers 18 heures nous avons rencontré sur la piste un touareg un bidon à la main. Sa voiture , une vieille Land était en panne sur une piste parallèle que seuls les initiés empruntent. Laissant Michel avec les deux femmes nous sommes allés Christophe le Toulonnais et moi dépanner. La voiture est en fait un transport local. Les femmes au teint blafard de henné, les gosses, les vieux impassibles sous leur turban étaient assoiffés et une bonne partie de la réserve d'eau du Toulonnais y passa. Le chauffeur attendit que tout le monde ait fini , avant d'avaler sans précipitation quelques gorgées , puis de prendre une chique de tabac. Nous avons redémarré son véhicule et rejoint la piste au soleil couchant . Trois véhicules s'étaient arrêtés auprès de Michel pour l'aider si besoin, la solidarité n'est pas un vain mot. Ne voulant pas rouler de nuit, nous avons installé nos nattes sur le sable d'une petite colline, au milieu de la piste qui à cet endroit doit bien avoir trente kilomètres de large. Petite dînette collective et dodo, ce soir je goutte avec délectation de la brise nocturne. Le croissant de lune est comme un couteau, tranchant les nuages finement ouatés poussés par la brise sur l'autel de la nuit. Le désert c'est l'absolu et le néant qui se côtoient avec harmonie, le règne sans partage du soleil qui fait naître la crainte et le respect. Angoisse insoluble et sensation de bien-être confinant à l'extase se relaient tour à tour dans un esprit qui à perdu la notion de transition. Alors que les gerboises viennent sans vergogne nous grignoter les orteils, je suis un enfant émerveillé.
06 JUILLET
Les 150 kilomètres nous séparant de Tamanarasset furent une partie de plaisir. Après avoir suivi la piste qui grimpait, et les kilomètres de tôle ondulée qui serpentaient vers les premières hauteurs du hoggard, nous avons découvert une jolie ville, aux maisons ocres, aux rues propres, aux allées bien tracées. C'est sûr, l'Afrique noire est derrière nous. Les gens sont aux terrasses des cafés, les hommes uniquement, buvant l'éternel thé vert dans les petits verres bombés à la base. La population multicolore est très jeune en moyenne. L'impression d' être à l'intermédiaire entre l'Afrique et l'Europe est bien plus que simplement géographique. Il y a là aussi beaucoup d'uniformes , caractère commun à tout le voyage depuis le départ. Il faut passer par les inévitables formalités administratives et faire le change obligatoire (1000 francs par personne) ; tout le reste de l'argent liquide étant soigneusement consigné sur un document aussi important pour sortir du pays que le passeport ou la fiche des véhicules, influence soviétique is't it ? Notre premier couscous est à la viande de chameau , et c'est excellent pour les muscles masticateurs un exercice qui doit leur rappeler la viande de chien enragé bouillie pendant 8 heures avant être frite dans l'huile de coton. Les cases du camping sont construites en feuilles de palmier , agréables et plutôt propres, mais la sieste ne peut se faire qu'à l'extérieur, à l'ombre sinon c'est la cuisson assurée. L'eau n'est pas coupée de 8 à 10 heures et de 16 à 19, et bien qu'appréciant le premier nettoyage depuis Arlit, je vois avec peine mon teint halé de baroudeur partir avec le savon, je vérifie par la même occasion que la poussière tire bien sur le rouge. Flâner dans les rues et manger dans un petit restaurant bruyant a un air de vacances, dormir sur un vrai matelas enfoui sous une couverture ( nous sommes à 1500 mètres d'altitude) c'est pas mal non plus.
07 JUILLET
La révision de la voiture nous emmena chez un soudeur pour une attache d'amortisseur cassée, mais le reste de la voiture n'a pas trop souffert. La moto elle est en parfait état. Un gros nettoyage a suffi aux deux pour retrouver la forme, s' ils pouvaient nous parler ils diraient que tout est O.K. Tamanarasset est la convergence de tout un tas d'aventuriers en herbe comme nous, de coopérants d'état remontant en France pour les vacances , de routards croyant faire fortune en allant vendre au Niger des véhicules pourris, d'allemands vermillons avec un distributeur de bières fraîches dans le 4X4 mercédès, de post soixante-huitards avec leur chapeau en cuir de chèvres, de gentils fêlés qui croient aux articles sur Thierry Sabine dans V.S.D. En matière de fêlé , l'attelage constitué d'un camion benne chargé d'un petit camion de trois tonne cinq, lui même chargé d'une 504 constitue ce que j'ai vu de mieux. Les deux français qui voulaient aller à Ouaga vendre leurs deux motos dont l'une commençait à couler la bielle est ce que j'ai vu de plus fou, la vielle 504 avec cinq marseillais à bord et un pare-chocs à cinquante centimètres du sol ce que j'ai rencontré de plus suicidaire . Il faut dire que tous attaquaient la partie que nous venions de traverser, les carcasses qui jalonnent le trajet incite à une certaine modération et un peu d'humilité que l'attrait de l'inconnu fait parfois oublier. Une des deux bouteilles de pastis que nous emmenions ne résista pas à un apéro géant le soir avec un autrichien que nous avions vu passer à In-Guezzam. Accompagnant des coopérants qui se croyait en rallye , il avait fait en moto d'une seule traite le parcours jusqu'à Taman, dont les 200 derniers kilomètres de nuit, seul un miracle et une robuste constitution l'avait amené vivant ici. La nuit à la belle étoile scintille d'étoiles et la fraîcheur des 25 degrés nous fait frissonner de plaisir. La peur a complètement disparue, comme il arrive peu souvent je suis heureux. La fumée rude des cigarettes algériennes m'accompagne en amie sur la piste des rêves où je joue ce soir le rôle du héros.
08 JUILLET
: Rien faire et le faire avec efficacité est une des leçons de base que je ramène de mon Afrique. La journée n'a été qu'une suite de ces gestes inutiles qui passent inaperçus dans la vie de l'européen que je vais revêtir. Putain, je mérite d'être heureux!
09 JUILLET
L'Assekrem, 80 kilomètres de piste caillouteuse serpentant à travers le hoggard, si dieu existe c'est dans un tel lieu qu'il doit être. Si il faut souffrir pour le rencontrer, j'ai donné, jamais je n'ai été plus prêt à acquérir ce qui doit donner à l'homme une troisième dimension après celle d'animal et d'animal raisonnable; si j'ai bien compris les théories du père Pichard dont je m'honore d'être l'ami. Nous glissons entre les monts noirs, nous glissons même un peu trop puisque à deux sur la moto, le troisième avec Kurt l'autrichien, nous connaissons par plusieurs fois sans dommage la dureté du sol algérien. Sur la piste nous nous sommes arrêtes contempler la magie d'une guelta dont la source donne vie au désert, et des peintures rupestres très effacées , par 40 degrés dans un paysage lunaire, il y a eu des crocodiles ici ! Seule une sieste pouvait nous faire oublier les courbatures. Le sanctuaire du père de Foucault ne se laisse approcher qu'à pied quelques centaines de mètres plus haut. Nous y rencontrons un des deux moines de la congrégation .Ils vivent là toute l'année dans des petites maisons de pierres enfoncées dans les pentes de la montagne. Gel en hiver, canicule en été, fenêtres en sacs plastique, ravitaillement une fois par mois, seul le bruit du vent dans l'éolienne de la petite station météo perturbe le silence, ermite même contemplatif n'est pas un métier comme les autres. Pourtant il est jovial et souriant celui qui nous offre un nescafé, et je suis impressionné par le calme de son regard, il y dedans une sérénité , un calme que je n'ai pas encore trouvé dans la bible ou ailleurs. Les sommets qui se dressent comme des géants dessinent un horizon déchiqueté sans nuage. Je suis beaucoup moins impressionné qu'au milieu du désert; le sentiment de sécurité relative de l'endroit n'y est pas étranger. Je n'ai pas la sensation de n'être qu'une vie en sursis comme au beau milieu des grands ergs. Le soir nous retrouvons au refuge deux amis français du Burkina qui sont arrivés ici en " occasions " , auto-stop à l'africaine où le jour du départ on est sûr d'arriver sans savoir quand, comment, et combien ça coûte . Ils ont fait la dernière étape jusqu'ici avec des profs qui rentrent pour les grandes vacances en France. Le guide du désert annonçait un restaurant local, il ne précisait pas uniquement en saison touristique, décembre janvier. Sans les pilotes de Thierry c'était encore carême le soir , et après les efforts du matin , nous étions près à abandonner le jeun involontaire . Des sachets de soupe , de l'eau chaude , du pain , des pâtes , le tout mélangé dans une grande gamelle nous sauvèrent de l'inanition.

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Carnets de route page 3

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