17 JUILLET
Nous sommes à nouveau sur la route . Dès les premières pentes de l'Atlas le paysage change très vite .Le désert fait place à des étendues arides , mais avec des arbres épineux et de maigres pâturages où les moutons paissent sous le regard de bergers flegmatiques . Il y a même de l'eau dans certains oued . Dans l'après-midi apparaissent les premiers champs d'orge dont certains sont partiellement moissonnés. La route sinueuse traverse un paysage de plus en plus " provençal " . Enfouies au milieu des terres de grandes bâtisses signent encore un passé colonial récent . L'âne tirant la charrette côtoie le tracteur russe d'un plan quinquennal quelconque (plutôt ancien) , le tout sans faire perdre le sourire aux gens . A la nuit tombée nous nous sommes arrêtés sur le bord de la route pour dormir dans le fossé . A la ferme la plus proche nous sommes allés demander de l'eau , nous nous retrouvons invités à un mariage , la voiture et la moto à l'abri dans une grange , et nous dans un grand hangar avec les hommes des familles assis sur des tapis en poils de chameau . Si les murs sont toujours blancs comme dans le sud , les toits sont à présent pentus . Le sol est aussi agrémenté de tapis de laine aux couleurs noire et rouge , rehaussés de motifs géométriques .La pièce est éclairée de lampes à gaz (ici le gaz ne coûte rien , 15 dinars la bouteille) . Nous avalons un plat de couscous mouillé d'une sauce claire mais forte et épicée , dans laquelle ont bouilli des morceaux de mouton . Il n'y a ni légume , ni rien d'autre . L'ébéniste avec qui nous avons sympathisé très vite partage notre plat . Habitués à manger à la main , il nous faut peu de temps pour faire bien et vite des boulettes de semoule . Tous les hommes font de même ,allongés sur les tapis tout en se désaltérant de thé ou de café sirupeux servi sur des petites tables basses . Nous sommes dans une ferme collective d'état sur laquelle vivent 46 personnes d'un même famille . La structure est un système proche d'un kolkhoze où la production est achetée par des coopératives d'état centralisées dans les chef lieux de districts .Sur les 1200 hectares de la ferme l'orge est la principale récolte avec quelques lentilles, des pommes de terre ,un peu de volaille . La base de l'alimentation est la semoule de couscous mangée quotidiennement ,la viande restant un plat d'exception . Si le niveau de vie semble plus faible que dans les villes traversées , les gens vivent comme devaient vivre nos grands parents il y a un demi siècle (les carcasses imposantes de matériel agricole russe en panne faute de pièce en plus) . Notre ami l'ébéniste lui nourri une famille de 11 personnes avec 60 dinars par jours (un poulet 60 dinars ) Calés et repus dans les tapis nous assistons aux " enchères " . Un crieur est chargé de récupérer dans l'assistance une somme d'argent convenue à l'avance et que le mari remettra aux parents de sa femme , ici 30.000 dinars . Chacun offre ce qu'il peut , le tout noté par un scribe public . Cet argent est en fait destiné à faciliter l'installation du ménage , les noces se faisant souvent dans un groupe géographiquement restreint de famille c'est un prêt tournant perpétuellement qui est consenti à la famille de la marié et donc aux époux . Le deuxième couscous me cloua définitivement sur le tapis après avoir salué le mari qui avec ses amis et un radio cassette s'apprêtait à attaquer la deuxième partie de soirée .
18 JUILLET
La petite route serpente entre les azalées , les oliviers et la vigne . Mascara , Siddi bel Abbès ,les villes sont bruyantes et colorées . Aux terrasses des cafés les hommes toujours attablés devant thé et café palabrent en fumant dans de grandes pipes à eau des mélanges à l'odeur lourde . Dans les villes plus importantes l'européanisation est marquée , le niveau de vie semble plus élevé . Arrêtés dans un chemin creux pour la nuit , nous discuterons longtemps avec un paysan qui passait par là en partageant le thé .
19 JUILLET
Tlemcen où nous nous arrêtons pour retrouver Mohamed rencontré à Tamanarasset est une grande ville avec ses embouteillages , ses Klaxons , et toujours ses cafés , mais aussi une ville d'histoire avec une superbe ceinture de remparts turcs qui lui donne un très joli visage . Nous retrouvons notre ami sur le chantier d'une société anglaise où bientôt sera érigée une gendarmerie flambant neuve . Sur le champs il prend 3 jours de vacances , et nous voilà partis tous les trois à la découverte de la ville . Le pantagruélique couscous de midi et l'installation au minuscule camping nous amenèrent à une flânerie aux pieds des remparts pour contempler les majestueuse fortifications . Le stress immense du début de voyage s'est définitivement évaporé au soleil , , nous refusons encore inconsciemment le fait mais la page africaine de notre vie est déjà presque tournée , nous sommes presque des touristes ordinaires qui à la fin de leurs vacances devront affronter une autre vie , je suis un peu angoissé et j'ai peur . En m'endormant dans mon duvet , j'ai la tête qui bouillonne , l'air est froid et le ciel noir charbon .
20 JUILLET
18 degrés , le pole nord , une fine rosée recouvre les duvets , le paysage est voilé par un brouillard d'humidité , Dédougou est 4000 kilomètres au sud . Les cafés sont déjà animés le matin et pour la première fois depuis le départ nous devons nous séparer . Christophe va au commissariat faire une déclaration de perte de devises (nous avons perdu de l'argent et comme tout a été compté à In Guézzam , il faut justifier de toutes les devises à la sortie du pays ) , avec Mohamed et Michel nous allons dans une casse à l'abri des regards où après palabres et 10 thés nous échangeons un cardan qui aurait pu nous manquer contre des outils et 500 dinars , afin de nous permettre de couvrir largement nos frais jusqu'au moment de quitter le pays , sans repasser par le change officiel prohibitif . L'après-midi ce fut plage à Oran . Il y a moins de femmes que sur les plages européennes mais j'y retrouve ce côté lézard au soleil que je déteste , j'aime le sable mais celui des dunes de Laouni pas celui des plages . Plier bagages , recouscous , adieu à Mohamed , et nous revoilà sur lune route sinueuse de montagne qui nous amène une fois la nuit tombée à la frontière algéro- marocaine . Nous avons bien bu un pastis dans un bar à la frontière mais les dinars qui nous restaient ne furent pas un problème pour les douaniers , les formalités (grâce à l'heure tardive ?) furent courtes et faciles . Du coté marocain , il a fallut laisser les cartes et notre guide du désert qui , paraît il , ne tracent pas les frontières normales du Sahara occidental , il a fallut cacher le second réservoir de la voiture plein à ras bord pour ne pas être soupçonné de trafic de carburant (plus cher au Maroc) , il a fallut justifier de la devise du coran peinte au dessus du pare brise , le tout dans cette ambiance administrative à la limite de la corruption , pour finir la nuit dans un champ où l'agriculteur nous avait permis sans problème de planter notre tente .
21 JUILLET
La rosée matinale est glaciale et si les couleurs orangées du soleil font flamboyer le ciel , il faut sortir les pull-over et les pantalons , mon jean est raide de crasse . Oujda est une ville calme où les hommes sont comme de l'autre coté de la frontière attablés devant des cafés ou des thés sirupeux . Ce qui frappe de suite sur la route ce sont les panneaux publicitaires , le Maroc n'a pas pris le même chemin que l'Algérie , c'est certain . Coca cola est ici une vedette locale . Il y a un contraste frappant entre les nombreuses mercédes rutilantes et les toutes aussi nombreuses charrettes tirées par des ânes , roulant sur les mêmes routes mais conduites par des gens pas nés dans les mêmes familles . Toute la population ne semble pas touchée par le modernisme au même degré ; dans les champs les petites filles qui gardent les moutons saluent timidement de la main . Des fermes plus ou moins rustiques parsèment une campagne de blés , d'oliviers , et d'abricotiers . Premier en arrivant à Fez vers 17 heures pour changer de l'argent , tous les véhicules sont pris en charge à l'entrée de la ville par des rabatteurs en mobylette qui veulent faire visiter le souk , c'est pénible ! La ville colle à la peau comme une gelée gluante qui vous engloutie peu à peu , dès les démarches de change faites dans un hôtel nous reprenons la route , nous sommes tristes . A la tombée de la nuit nous prenons un chemin de terre pour planter la tente au coté d'un champ de melons d'eau . 10 minutes plus tard nous sommes invités chez les paysans qui sont venus nous cherchez avec un plateau chargé de thé de pain et de crème de lait , putain c'est fort . Assis sur des tapis de laine , éclairés par une lampe à gaz , nous savourons un repas fabuleux , une télévision branchée sur une batterie de voiture nous rappelle que la fin de l'aventure approche , j'ai le blues et je m'empiffre de pommes de terre aux œufs . Pourquoi la vie ne serait elle pas une perpétuelle errance à la recherche de l'extraordinaire ? Mon plus gros défaut n'est il pas de refuser d'être ordinaire ? Heureux et ordinaire , je ne sais pas encore si c'est possible .
22 JUILLET
Le pain local (archa ?) est extra , après des adieux et 10 kilos de melons en cadeau nous repartons . Sur la route nous sommes à chaque arrêt sollicités pour acheter des fruits ,grenades où fruits de cactus , mais aussi de grosses boules de haschich . La région est une grosse productrice , les champs de chanvre qui bordent les routes ne sont sûrement pas destinés à l'industrie textile . A midi , dans un bois d'eucalyptus , nous mangeons notre énième boite de haricots secs . Tanger est traversé en 5 minutes , et juste avant Céuta l'enclave espagnole , nous dépensons nos derniers dirhams en bière et gambas . A la frontière marocaine la nuit est tombée . Un billet dans les passeports transmis à un intermédiaire civil , 10 minutes et nous entrons à Céuta , notre Afrique est finie . Sur le bord du poste frontière les douaniers marocains ont démonté les voitures des gens qui croyaient que cadeaux et corruption pouvaient aller de pair , ne pas payer c'est exposer son véhicule à un démontage complet sur plusieurs jours . Pour tous les piétons qui reviennent les paniers chargés d'alcool et de cigarette (Céuta est un port franc) c'est beaucoup plus facile , il suffit de le présenter au douanier qui fait un auto-prélèvement ; douanier ici doit être réservé aux premiers de chaque promotion . Le parking goudronné de l'embarcadère est notre dernier lit sur le sol africain , il fait froid .
23 JUILLET
Il pleut quand nous embarquons , j'ai les larmes aux yeux en poussant la moto dans le ventre du ferry , mais au fond de moi je sais que Dédougou m'accompagnera toute ma vie . Christophe et Michel sont des frères quoiqu'il advienne . Il est toujours plus difficile de finir une histoire que de la commencer , la traversée du Sahara est finie mais la cour de la Maman Marguerite est gravée en moi , non pas comme un souvenir mais comme un élément de l'existence quotidienne , c'est un phénomène vivant et joyeux , je sèche mes larmes .

Carnets de route page 1

Carnets de route page 2

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