Les tampons de la mort

La main était collée par le froid sur le canon de 10 pouces du 44 automatique . La détermination implacable de Lulu était prête à emporter la grosse rousse qui sentait des crocs , dès l'entrée du bureau où le travail est un art qui se regarde .
Le blizard de février avait rougi les pommettes de la fine fleur du renseignement . En pressant le pas elle oubliait la morsure de la neige gelée qui tombait à présent drue . Dans la punto bourrée d'électronique , les magnétos tournaient à plein régime . Il fallait garder des traces de l'intervention pour la couverture auprès des autorités de tutelle .
Elle écrasa rageuseusement le mégot fin de sa Phillip Moris ; la fumée acre lui donnait un sentiment de sécurité , elle allait bientôt arrêter la clope , mais plus tard . La pluie glaciale donnait aux murs du ministère un aspect lugubre de cimetière du père Lachaise , sans les vedettes . Olive n'était pas encore rentrée dans le who's who , et Ignace le garde de l'entrée qui la tamponnait à la pause de 10 h entre deux tafs de gitane maïs non plus . Pourtant il collectionnait les crottes de nez écrasées sous le comptoir de l'entrée , après les avoir finement roulées entre le pouce et l'index .

Bien élevée , Lulu essuya les talons aiguilles de ses escarpins en croco sur le paillasson . Un joyeux drille plein d'humour avait installé un de ces paillassons amusants , où tronait en rose l'inscription " born to wait " .
C'était Maurice le concierge , qui attend toujours depuis l'école primaire avec son sourire béat, que la grosse Suzon lui fasse à lui aussi comme à tous les mecs de la classe de certificat d'étude . 50 ans qu'il la voyait passer devant la loge de son immeuble (elle est aussi voisine) , 50 ans que tout le quartier a été invité , et lui toujours à se mettre de la brilliantine sur les 3 cheveux qu'il lui restent , 50 ans que toutes les générations de labrador y ont eu droit , 50 ans qu'il achète de la corne de rhino en poudre chez le marchand chinois , 50 ans qu'il gardait précieusement dans sa table de nuit 2 préservatifs faits à la main dans une vieille chambre à air de poussette , 50 ans qu'il trouve à ses bourrelets le charme d'un intérieur de 306 diesel (avec air-bag) , 50 ans qu'il fait livrer par le fleuriste un gros bouquet de roses en plastique à la saint Valentin , 50 ans qu'il cache après la lecture le numéro souvenir de "Nous deux " avec Jacky Sardou en couverture , 50 ans et rien qu'un humour dans le rose du paillasson , merci Maurice !!!!
Mais revenons sous la lumière blafarde de l'entrée du ministère .
Le garde , sanglé dans son rutilant uniforme de la gendarmerie , regarda avec étonnement Lulu passer sans un regard devant lui . Habituée aux tractations secrètes des alcoves , elle faisait depuis longtemps l'impasse sur vigie pirate . Casimir (son père était fan de gobi-boulga) en ressentit un profond dépit et une grande tristesse . Il allongea la main pour se venger sur le jambon-beurre enveloppé dans du papier sulfurisé que sa femme lui préparait tous les jours .
Sa femme adorait 2 choses ; faire des sandwichs à son homme et se faire tripoter le croupion pendant qu'elle ingurgitait sa traditionnelle bassine de lasagne froid à midi . 1mètre20 et 120 kilos , il vaut mieux être bonne cuisinière pour retenir un brigadier-chef de gendarmerie !!!!!!!!!!

Le froid accentuait la résonance des talons sur le marbre du hall , un marbre veiné d'un vert émeraude qui donnait à l'endroit sérénité et classe .Le portrait au coin n'avantageait pas son modèle , un brillant général de l'empire .
Sous son menton une sorte de tumeur flasque et volumineuse en harmonie avec des petits yeux ronds et un nez à piquer des olives , une sorte de balladurisation , mais avec des plumes en plus .
Assise sur le fauteuil Louis XVI qui trone devant son pupitre , Olive se racla consciensieusement la gorge avant de balancer un gros cracha verdâtre dans la poubelle .Depuis qu'elle avait vu Rio Bravo au ciné-club , elle espérait toujours qu'un étranger lui jeterait une pièce . Le bruit du rot qui suivit fut couvert par le fiac du cracha s'écrasant sur le métal de sa poubelle décorée avec l'affiche de la centième du juste prix , elle était secrètement amoureuse de Risoli .
Les gros poils noirs qui ornaient ses jambes avaient filé ses bas , mais elle aimait s'y nettoyer les ongles , en particulier sur les touffes des mollets où le système pileux avait un indiscutable coté tropical !!
Elle attendait avec une ferveur casi-religieuse la pause de 10 heures et s'y préparait en écoutant Pierre Belmare sur radio bleue . Elle savait particulièrement attiser le désir de Casimir , et avec la chance , elle aurait droit à une certification conforme recto-verso , sans toute fois abuser du verso , le péché mignon du planton .

Lulu serrait très fort son 44 dans la poche de son manteau , en lançant un sourire diplomatique à la méduse derrière le bureau .
Olive , trop occupé à chasser l'odeur pestidentielle de sa dernière flatulence ne releva pas .Avec le carnet de présence ouvert , elle décrivait de grands moulinets pour diluer les gazs . Le géranium de la fenêtre lui avait préféré mourir , et ses feuilles désséchées pendaient lamentablement .Il n'était pourtant pas question de le jeter , l'éthique interdisait de gaspiller le matériel de l'administration . Le nuage toxique , après une hésitation passa devant la vitre en voilant la lumière et se lova dans le coin entre l'armoire des formulaires de demande de trombones et le casier des rapports d'usure des crayons de bois . L'acidité avait depuis longtemps corrodé le métal des casiers .
Olive le savait , les flageolets aux lentilles ne lui convenaient pas mais la louche de graisse de canard dans lesquels ils avaient tous cuits lui donnait ce gout inimitable qui la faisait à chaque fois craquer .
Le coucou de l'horloge suisse ramenée d'un voyage organisé avec la confrérie des mangeurs d'andouille , annonça 10 heures moins le quart .
Olive déboutona la ficelle qui tenait sa ceinture , censée elle tenir sa jupe jaune avec de la fourrure synthétique violette sur le revers . Grace au rai de lumière qui filtrait par la porte d'entrée , elle apercevait son Roméo qui finissait sa grille de loto . Comme il était beau .
Elle était sur de lui avoir fait plaisir pour son anniversaire , une compile méga-mix de Lagaf et une vidéo du télé-achat , il allait l'honorer avec égards .

Lulu enleva son gant en chevreau , et délicatement frappa 3 petits coups à la porte .
Entrez lui répondit la voie guturale d'Olive . Elle suçait pourtant des bonbons au miel toute la journée pour adoucir sa voie , mais rien n'y faisait , elle avait tout le charme vocal d'une poissonière qui se lache . Son dentiste lui avait pourtant conseillé les bonbons sans sucre , mais rien n'y faisait , et le résultat était un invraisemblable enchevètrement buccal de chicos noircis , une cohabitation incroyable de gencive pyoréïque et de moignon enfouis , un aglutinat d'amalgames cassés essayant désespérément de retenir les derniers débris de dents qui surnageaient d'une muqueuse saignotante .Par coquetterie elle avait fait couronner les deux incisives centrales supérieures , les 2 seules qui étaient entières , pour ressembler à Madonna . Son sourire était à présent comme les crénaux d'un chateau-fort dont les 2 centraux auraient été peint au minium , sublime !!!!!!!!
Bonjour madame , lança Lulu de sa voie suave , je reviens rapporter un dossier qui était honteusement incomplet , et que vous avez si gentillement bien voulu refuser par 2 fois , seriez vous assez aimable cette fois pour me dire où sont les nouvelles erreurs scandaleuses qui y ont été si vicieusement cachées ?????
Malgré tout il se dégageait de l'endroit un sentiment inexplicable de sécurité , comme lorsque petit on se rassure dans les bras de sa maman . Et si finalement l'administration n'était pas notre mère civile à tous , repoussant toujours plus les limites de l'incompréhension pour mieux nous préparer à un avenir difficile ?
Olive termina de se ronger les ongles . Délicatement elle déposa le morceau dans un vieux flacon de vernis . Lorsque il serait plein , elle le décorerait d'un noeud rose et le donnerait pour la fête des pères , il adorait çà en gateaux apéritifs .
Impassible , Lulu sentait monter en elle une pointe d'agacement , mais des années de bonne éducation contenaient sa rage naissante . Dans sa poche , la main serrait à présent la crosse .Le clic de la culasse qu'on arme s'étouffa dans le cachmire de son manteau .
Casimir se leva et en se dirigeant vers les toilettes jeta un regard porcin sur Olive . Electrisée la dévouée secrétaire sentit ses mains devenir moites . Le temps n'étaient plus rythmé que par le ronflement grave du chef de service endormi sur le dossier des 35 heures , penser faire 6 heures de plus l'avait laminé !!!!
Tous les éléments du drame étaient en place , la tragédie allait se nouer .

La suite dans : "Les sceaux de l'apocalypse"
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