BERNARD DE CLAIRVAUX

TEXTES POLITIQUES

(10/18)

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LE PAPE

(A Eugène III, après son élection)

Pour quelle raison avez-vous été élevé à cette puissance ? Pensez-y: Ce n'est certes pas pour dominer, car le Prophète, dans une situation semblable, entendait une voix lui dire c'est afin que tu arraches et que tu détruises, que tu perdes et que tu dissipes, que tu plantes et que tu édifies 1. Rien dans ces mots n'éveille une idée de grandeur temporelle; les images, empruntées au travail des champs, y désignent plutôt, me semble-t-il, des exercices et des efforts spirituels; dites-vous bien que, quelque haute opinion que vous puissiez avoir de vous-même, vous avez été appelé comme un serviteur à remplir un certain ministère, non comme un maître à exercer le pouvoir à votre fantaisie. Vous n'êtes pas plus grand que le prophète auquel je pense; et si même vous vous trouviez lui être égal en puissance, du moins lui resteriez-vous inférieur en mérite... C'est la grâce de Dieu qui vous a fait ce que vous êtes. Qu'êtes-vous donc? Plus peut-être qu'un prophète; quoi qu'il en soit, restez sage et soyez content en toute simplicité de cette mesure selon laquelle vous a mesuré Dieu... Apprenez à l'exemple du prophète à être le propre ouvrier de cette oeuvre que notre temps réclame de vous, sans vous contenter d'en jeter seulement les plans; vous avez besoin d'un sarcloir plus que d'un sceptre... Vous n'êtes pas entré ici dans un lieu de délices... Le temps du repos est passé, maintenant que repose sur vous le souci de toute l'Eglise; ce n'est pas la richesse que vous avez reçue en héritage: si vous vous en tenez à la lettre du testament, il ne doit vous revenir que des peines et des fatigues. L'apôtre dont vous êtes l'héritier déclarait lui-même: ce que j'ai, je vous le donne 2. Qu'avait-il donc ? Il ne nous en dit que ceci : je n'ai ni or ni argent 3. S'il vous arrive d'en posséder, employez-le, non pas selon vos désirs personnels, mais suivant les besoins du temps. C'est ainsi seulement que vous en userez comme n'en usant pas. Si, é l'égard de l'âme, la richesse n'est en soi ni bonne ni mauvaise,, l'usage ainsi compris, peut-on dire, en est bon, alors que l'abus en est mauvais; s'en mettre en peine est encore pire; la rechercher est une honte. Je reconnais qu'à certains titres vous pouvez exiger de vos subordonnés diverses redevances, mais n'oubliez pas que ce pouvoir n'est pas attaché de droit à votre charge apostolique: Pierre n'a pas pu vous léguer ce qu'il ne possédait pas. Ce qu'il avait, ce qu'il donnait, c'était sa sollicitude envers l'Eglise... Et ce n'est pas par humilité seulement, mais en vertu de la nature des choses, qu'il se conformait à la parole du Seigneur: les rois des nations dominent sur elles, et ceux qui règnent sur les peuples se font appeler bienfaiteurs, mais qu'il n'en soit pas ainsi de vous. Le texte est clair: l'esprit de domination est absolument interdit aux apôtres... Seul un rôle de serviteur leur est recommandé, par l'exemple même du Maître, qui se tient au milieu de nous pour nous servir 2.

... Allez donc, sortez dans le champ du Seigneur...: c'est le monde, qui vous est confié. N'y allez pas comme un propriétaire, mais comme un fermier...

(De la Considération, II, 6.)

1.  Jér. I, 10

2. Actes, III, 6

3. Ibid

 

Quel est donc cet usage qui s'est instauré, d'acheter, avec les revenus des églises, la foule qui doit pousser des ovations sur les chemins où vous passez? C'est vraiment jeter le pain des pauvres dans les rues des riches. On lance des pièces d'argent dans la boue, le peuple se bouscule, se les dispute, et elles restent le butin des plus forts et des plus agiles. Cette coutume désastreuse date du règle de vos prédécesseurs; soyez du moins celui qui l'abolira... Et au milieu de cette foule avide, vous avancez brillant d'or et de pourpre. Qu'y gagnent les brebis de votre bercail ? Aurai-je l'audace de vous dire que vous travaillez pour le démon ? Pensez-vous que Pierre et Paul se soient amusés à ce jeu-là ? Tout votre clergé marche sur ces traces et n'a de zèle que pour la défense de ces dignités : il consacre tous ces moyens à la pompe extérieure, pêu ou rien aux oeuvres de sainteté. Si les circonstances exigent que vous descendiez un instant de votre piedestal et vous montriez plus abordable, partout on se récrie : c'est inopportun, c'est contraire à la majesté pontificale, au rôle qu'il vous faut jouer devant le monde. Quantr à ce qui peut plaire à Dieu on n'en parle pas; le souci du protocole fait oublier le soin du salut, à moins que peut-être on ne considère comme méritoire tout ce faste, comme oeuvre de justice cette gloire orgueilleuse. L'humilité est si décriée aux yeux de vos couritsans qu'ils semblent avoir honte de son apparence; la crainte du Seigneur est à leurs yeux simplicité d'esprit, pourne pas dire fatuité; une conscience délicate, d' l'hypocrisie...

(Ibid., IV, 2)

La fraude, l'intrigue, la violence règnent aujourd'hui sur le monde. Les plaideurs sont nombreux mais le défenseurs de l'innocence trop rares, de sorte que les puissants ont toute liberté d'opprimer les misérables... J'entends votre réplique : on ne peut pourtant pas renoncer à administrer le droit: ce serait augmenter l'oppression; on ne peut pas repousser les parties qui demandent justice, et la première condition du jugement est de laisser leurs cours au plaidoiries. Sans doute; mais la méthode employée de nos jours me semble aussi indigne de l'Eglise que du barreau: comment vos oreilles de moine 1 peuvent-elles supporter ces dissertations d'avocats, ces querelles de mots plus propres à obscurcir la vérité qu'à la découvrir ? Mettez donc un terme à ces abus... : tous ces gens-là ne sont savants que pour faire le mal, éloquents pour faire triompher le mensonge; ils se mêlent de donner des leçons à ceux dont ils feraient mieux d'en prendre, fabriquent des vérités à leur guise, chargent l'innocence s'ils en ont besoin, embrouillent les faits les plus simples, retardent le cours de la justice. Rien en effet ne serait plus propre à faire trouver la vérité qu'une narration courte et simple... Mais telle est l'impudence de certains d'entre eux qu'alors même que leurs discours attestent de leur rouerie et de leur malhonnêteté ils ne rougissent pas de faire appel à la conscience publique... Et l'Eglise est aujourd'hui pleine d'ambitieux chez qui les intrigues et les cabales du mensonge trouvent autant de complaisance que dans une caverne de voleurs les complots du brigandage.

(Ibid, I, 10)

1. Le pape Eugène était un ancien moine de Clairvaux.

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